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Pourquoi j’écris

Je suis une petite fille. J’ai huit ans. J’aime déjà les mots, mais pas autant que j’aime les chats et le dessin. J’achève ma troisième année du primaire, avec Madame Ghislaine et tous les copains avec qui je partage les bancs d’école depuis la maternelle. Je suis une enfant sage et réservée. J’aime jouer à la corde à danser et à l’élastique. Je porte encore des lulus et des robes à dentelle pour aller à l’église. Sinon, je préfère les vêtements confortables que je peux salir en jouant dehors.

Aujourd’hui, ma mère m’a habillée chic : on a de la grande visite. C’est une magnifique journée de mai et toute la parenté débarque ! Ils viennent célébrer l’anniversaire de mon père et le lancement de son livre. Un tout petit livre dans lequel il a déposé ses poèmes et ses prières. C’est justement le titre : Prière pour la vie.

Des boîtes débordantes de livres sont disposées sur la table de la cuisine. Les oncles, les tantes et les amis de la famille s’arrachent le recueil à la couverture bleue. Je connais l’image par cœur, j’ai aidé à la choisir. Quelques mois auparavant, j’étais assise chez l’éditeur et ça discutait des teintes du ciel qui représenteraient le mieux le contenu spirituel du livre. Si je me souviens bien, c’était inspiré d’une carte de souhaits. Un ciel à peine nuageux, avec des oiseaux qui volent. Des mouettes, mais je préfère y voir des albatros. Ils touchent presque au paradis. Je trouvais que l’éditeur était humain et attentif. Il voulait aider l’auteur à transmettre son message.

En famille, on a sélectionné quelques photographies qui correspondent au texte. Des photos de papa, une photo de Putchi le chaton gris sans queue, des photos de la nature. Deux photos de moi, dont celle où je donne un bisou à mon cousin. On ne voit pas les détails, l’impression en couleurs est dispendieuse. Les nuances de gris n’enlèvent pas la valeur des mots. Grâce à ces 82 pages, papa nous permettrait de communier à ses mots et à ses croyances.

Retourner une année auparavant, un jour de mai. Je porte une jolie robe lilas et un chapeau blanc en fausse paille pour ma première communion. Je suis entourée des élèves de mon année dans le chœur de l’église du village. Sur les photos de la cérémonie, je suis la seule qui ne sourit pas. Je suis ailleurs. Je suis enfermée dans les jours qui ont précédé ce rituel si précieux dans la vie des enfants de sept ans (on parle d’une autre époque, je sais).

Autre retour en arrière. Quelques jours avant la première communion, les élèves de mon école sont rassemblés dans cette même église. Je ne les ai pas vus depuis quelques jours. Ils sont venus pour célébrer un autre rituel de passage : celui des funérailles de mon papa. Dans le village, tout le monde le connaissait. C’était un homme très sage et réservé. Il aimait travailler le bois et faire des voyages de pêche avec ses frères. Il avait longtemps porté un uniforme de policier, mais depuis quelques années, il portait des jaquettes d’hôpital et des bandages.

Mon père aurait voulu vivre; c’était le message essentiel de son livre. Mais de la même façon qu’il n’a pas pu aller jusqu’au bout de sa vie, il n’a pas pu aller jusqu’au bout de son livre. Dans les derniers temps avant son décès, ses mains étaient trop faibles et son cerveau ne répondait plus présent quand il fallait trouver mots. Ma mère a donné la vie à son livre en l’apportant chez un éditeur, en y ajoutant les dernières touches, en nous impliquant dans le choix des illustrations. Elle a refusé que son projet d’écriture avorte et l’a transformé en projet familial.

***

Un an après le décès de mon père, ma mère lançait son livre posthume. Ce livre qu’il n’aura vu que du haut des airs, ou de sous la terre.

Il y a 35 ans, un 14 mai ensoleillé, une partie invisible de moi a su que j’écrirais des livres jusqu’au bout. Avec le temps, j’ai compris que les mots sont synonymes de vie et de guérison. J’ai compris que parfois, on a besoin d’un autre humain pour nous accompagner dans notre projet pour que l’héritage ne se perde pas. Pour que les mots ne s’envolent pas. On ne devrait jamais enterrer les mots avec soi.

Je ne dessine presque plus. Je ne joue plus à la corde à danser ni à l’élastique. J’aime toujours autant les chats. Je m’habille chic à l’occasion, mais je préfère les vêtements confortables. J’ai délaissé les chapeaux en fausse paille. Je suis encore sage mais beaucoup moins réservée. Je vis, j’aime et j’écris.

 

Nathalie Courcy, votre accompagnante à l’écriture

 

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Nathalie Courcy

Je suis passionnée de mots, de communication et de bien-être global. Je suis la co-auteure du livre Zoé douée et propriétaire des Éditions Quatre et demi. Je détiens un doctorat en littérature (U. Laval). Je suis la maman heureuse de quatre magnifiques enfants.

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